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J’ai censuré deux histoires de cet été.
L’une d’entre elles se passait à Longueuil.
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Août
Aventures en Ontario
La perspective d’un pit-stop
plate à Hawkesbury m’a retenu un bon mois de partir
voir mon frère à Ottawa. Comment j’allais procéder? Pédaler 200km d’une traite
pour éviter Hawkesbury? Dormir dans la tente? Coucher
dans un motel cher et ennuyeux? Il a fallu qu’Hélène me pousse pour que je
finisse par décoller.
Hélène est la barmaid du Yermad. Un mercredi soir, elle m’a demandé où était ma
gang. J’ai dit « Je suis tout seul. De ces temps-ci, je boude ».
L’avant-veille, j’étais de plus mauvaise humeur encore. Une vieille habituée du
Yermad m’a dit que
Le mercredi avant mon départ, j’ai lié
conversation avec les autres clients autour du bar.
En plus, Yohann est arrivé.
J’ai pu raconter mes projets d’Ottawa un grand nombre de fois au fur et à
mesure que je buvais des Jameson. Hélène a
fini par écrire sur le tableau en haut du bar : « Alain s’en va
en Ontario ».
Contrairement à mes précédentes glorieuses campagnes
de l’Outaouais, j’ai pédalé cette année par le West Island plutôt que par
Oka. J’ai vu l’hôtel de ville de Baie d’Urfé où le frère de Mario avait fait
des méfaits à cause de la loi 101 bafouée. Dans ses conditions de remise en
liberté,
À Hudson, la rivière des Prairies s’est transformée
en Outaouais. Hudson est le troisième cercle du pays des riches Anglais
arrogants, après Westmount-TMR et le West Island (suburbia, exurbia).Dans son site bucolique, Hudson passe pour
le domaine des châteaux. Mais en fait, il s’agit d’un trailer
park, rendu plus vulgaire à cause de l’argent qui
permet de développer chaque élément de ce mode de vie : des gros driveways, des gros terrains avec des gogosses
décoratives, les mêmes valeurs, les mêmes émissions de TV.
Après Hudson, les excroissances
inutiles de Montréal finissent enfin. J’ai passé la frontière
ou bout d’un champ. J’étais maintenant dans un pays rural et francophone :
l’Est ontarien. C’est là que des maraîchers cultivent les légumes vendus au Byward Market. Quant à Hawkesbury, elle ressemble à
Sur mon porte-bagage,
j’avais pris soin de ne pas placer ma tente. J’ai découvert en arrivant que
l’ancien motel Holliday est
fermé, en voie de devenir un foyer de l’âge d’or. Le seul hébergement restant
dans cette non-destination touristique est un Best
Western à 100$ la nuit conçu pour les cadres à comptes de dépenses des
usines d’Hawkesbury.
Ce qui tombait bien parce que j’avais besoin de confort : je faisais de la
fièvre et j’avais mal à la gorge. Mes amygdales sont mes fusibles. Ils
s’infectent quand je boude trop.
Au lieu de continuer à remonter
l’Outaouais, j’ai passé ma deuxième journée de voyage dans une salle d’attente.
Les hôpitaux ontariens sont aussi débordés et inefficaces que ceux du Québec. Hawkesbury fait d’ailleurs sûrement partie des endroits
déshérités où les médecins ne s’installent que de force. Mais ces médecins
doivent quand même tout contrôler, y compris le diagnostic pour des maladies
que des distributrices de pilules pourraient traiter. Des ambulances
reléguaient mon cas au plus bas niveau de priorité (me rappeler de ne jamais
faire d’amygdalite le jour d’un désastre aérien). J’ai fait un exercice de
patience.
Mon frère et sa blonde Judith s’occupent de leurs
enfants. Sans s’énerver, ils couchent quatre fois Nathan chaque soir : une
fois pour les sorcières, une fois pour les fantômes… Quant à Éléonore, elle
pleure au milieu de la nuit parce qu’elle veut planter ses dents aiguisées dans
un sein. Mon frère m’a expliqué ce qu’est l’abnégation des parents :
remettre ses propres besoins à plus tard. Et plus tard, il faut encore
s’occuper des enfants.
Lors de ces visites chez mon frère, j’ai l’occasion
de rencontrer des gens normaux : motorisés, propriétaires, suburbains et
séparés. Un collègue de mon frère l’a déjà rassuré en lui disant que bientôt
ses enfants allaient s’occuper les uns des autres et se laisser mieux garder
par le troisième parent (
Assister à l’émergence de la
personnalité des enfants est un plaisir que les mononcles
peuvent partager. Au souper, Éléonore est tombée endormie dans son assiette.
J’ai surpris le regard malicieux de son frère. Il a une relation mystérieuse
avec sa sœur, dont les enjeux échappent à l’intelligence
des adultes. Lors d’un précédent voyage, j’étais à Ottawa en compagnie de
Le thème culturel de ce voyage-ci a été la guerre. Ottawa est une ville
de gouvernement. Qui plus est, de gouvernement avec armée. Au War Museum, une exposition
sur l’eugénisme était proposée. L’amélioration hygiénique de la race a été le
grand projet des médecins quand on leur a donné du pouvoir. Ils ont organisé la
stérilisation puis l’élimination des éléments malsains dans la société. La
deuxième guerre mondiale a été un combat entre deux camps eugénistes, des
radicaux et des moins radicaux. Si les plus radicaux avaient gagné, il aurait
fallu qu’ils finissent par s’auto-gazer, parce qu’ils
étaient imparfaits et qu’ils auraient vieilli. Une femme dans le musée se
demandait comment le monde ont tu pu croire à ces affaires là. Elle ne lisait
et ne regardait rien de toute évidence, car avec son bon sens surdéveloppé,
elle ne pouvait que se rallier à la justesse des arguments hygiéniques :
les meilleurs se tuent à la tâche alors que les parasites prospèrent et
prolifèrent. Le musée des Beaux-Arts proposait un complément à cette
exposition : l’art des années 1930, lui aussi fasciné par la biologie et
annonciateur du grand massacre.
Le soir, Babasse et moi on écoutait des
films thématiques. Le meilleur du lot s’appelait If… Il portait sur
le dressage des jeunes dans
les collèges anglais. La femme du musée aurait dû
voir ce film, elle aurait eu des réponses à ses grandes questions. La stratégie
pédagogique de ces collèges consistait à organiser la persécution des nouveaux
par les anciens. Les anciens se choisissaient des servants souffre-douleur qui
devenaient leurs scums
attitrés. Ce système s’appelait le fagging.
Il préparait pour l’armée. Le film If… se termine sur une scène dans le style
des high schools
américains : des jeunes se révoltent, prennent les armes et tirent dans le
tas.
Mon frère s’ennuie parfois à Gatineau.
Il fait partie de la cohorte nombreuse des Québécois recrutés pour travailler à
Ottawa. Ce phénomène a commencé quand le Canada a choisi de devenir une
technocratie rationnelle. Les fonctionnaires québécois ont été requis à cause
de leur esprit cartésien. Eux seuls pouvaient concevoir et opérer la machine
bureaucratique fédérale. Aujourd’hui, un mandarin important de notre
connaissance a pour fonction de retenir ces fonctionnaires et d’en attirer des
nouveaux. Mais le gouvernement québécois est jaloux et il fait des misères. Il
est ainsi interdit à mon frère de bénéficier de prélèvements à la source pour
payer ses impôts provinciaux. Quand Revenu Québec a fait une erreur en lui
envoyant sa facture annuelle, Babasse a ainsi été tenu malgré sa bonne foi de
payer des intérêts. Il s’est aussi fait réclamer un remboursement d’allocations
familiales parce que son nom avait été mal entré dans l’ordinateur par la
préposée, si bien qu’on lui contestait la paternité de ses enfants.
Je ne pourrais pas comme mon frère
travailler pour le gouvernement fédéral. Tel Natascha Kampusch, je suis
tenu séquestré par le Ministère de l’Éducation du Québec, et ce depuis l’âge de
cinq ans. Mon incapacité à faire du travail manuel a été diagnostiquée à la
maternelle. Plutôt que de me placer en réadaptation, l’école m’a gardé pour
servir ses besoins. L’orthographe française m’a été inculquée. J’ai aussi été
conditionné à être dépendant d’une institution et rendu inapte à gérer mon
argent. Je ne sais pas si Natascha Kampusch se souvient de ce qu’elle faisait le jour où elle
a été kidnappée, mais moi je me souviens que la veille de ma première rentrée,
je construisais des mégalopoles en blocs Légo.
Juillet
Le retour aux sources
Cet été, mes parents m’ont abandonné. Ils ont loué le
Château Huot pour joindre leur bateau à la flottille qui
traverse l’océan vers La Rochelle. Ils réalisent un rêve que je n’ai pas réussi ni osé
réaliser : celui du Retour en Europe. En plus, ils le font à la voile!
Déjà qu’aux Foufs, un recruteur d’une compagnie parisienne de coursiers a
débauché plusieurs de mes camarades qui vont aller vivre du vélo
à Paris. L’industrie du courrier vélo se développe enfin là-bas, mais les
Parisiens sont trop lopettes pour faire la job. Si j’avais vraiment voulu
partir, j’aurais pu. À la place, je suis encroûté à Montréal, et à présent je
vais être délaissé par mes parents et par mes amis.
Des premiers adieux à mes parents se
sont faits à
On s’est quittés près du Vieux-Port. Mon
père était attendu par
Chez les descendants des vieilles
familles de Québec, on a la certitude d’être à un nœud marieclaudoïde d’au moins une duchesse
du carnaval. Argument dont mon frère pourrait se prévaloir pour faire
rectifier ses papiers. À l’heure actuelle, selon l’ordinateur du gouvernement,
mon frère est né à Kuujjuaq. Mais il devrait être éligible pour une
amnistie du 400ième qui consisterait à faire enregistrer Québec
comme son lieu de naissance. Un autre élément favorable dans son dossier est
son statut récemment confirmé de fonctionnaire, comme caméraman à Radio-Canada (Ottawa). Peu d’ancêtres illustres ont
été techniciens. Mais mon frère est affligé d’un défaut d’élocution. Et ses
enfants commencent à apprendre un affreux dialecte de l’Outaouais qui va les
disqualifier pour l’art oratoire. Ma sœur, elle, a durci du cerveau à cause de
chutes à cheval en bas âge. Et quant à moi, pour déchoir, j’ai fait des
dettes.
Je suis revenu de mon premier voyage à
Québec avec le cœur gros. Sans parents, il va falloir que j’apprenne à
m’occuper de moi et à régler mes problèmes tout seul. Fini aussi, le pied à
terre à Québec pour aller me changer les idées de temps en temps. Par contre,
je vais pouvoir être plus osé sur mon blogue.
Les adieux moyens n’étaient qu’une
répétition. On en a organisé des nouveaux, qui en plus coïncidaient presque
avec le
3 juillet 2008, la journée du 400ième anniversaire de Québec.
400 ans. Je ne vivrai qu’une fois dans ma vie un tel anniversaire! D’ailleurs
la ville n’a jamais été aussi belle (quel dommage qu’elle continue à s’enfoncer
dans l’ennui dépressionniste)… Cette
fois, il fallait éviter la mélancolie et les petites chicanes. J’ai mis
mon cheval en fer dans l’autobus Orléans-Express. On
s’est bien saoulés en famille, on s’est donnés de l’affection sans faire de cérémonie
et j’ai rabattu dans la joie le caquet de ma sœur. (Les musulmans sont tenus de
régler toutes leurs rancunes s’ils font le hâdj, le
pèlerinage à
À la fin de la fête, j’ai vaguement
dormi dans un coin fétide. Puis j’ai décollé mon vélo vers le chemin du roy. J’avais le vent dans
la face. À la marina de Sillery, mes parents
devaient être en train d’appareiller. Douze heures de calvaire qu’il m’a fallu
pour rejoindre Trois-Rivières, avec des mini siestes à
l’ombre d’arbres quand j’étais à bout, et un bain d’eau lourde dans le fleuve
en face de
Gentilly.
Le film de Maude
Le secret pour se sentir en vacances, c’est de
découcher et d’éviter d’aller nager au stade olympique.
La Madame est venue
me rejoindre à Trois-Rivières en allo stop. On est allé voir Levasseur, qui
habite maintenant avec Maude dans la ville de la poésie.
Levasseur écoutait un mauvais film de
cul. On l’a analysé. Le langage non-verbal des
protagonistes contredisait leur langage verbal. Les actrices avaient l’air de
souffrir et de se faire abuser. Leur non-jeu faux et
stéréotypé avait des vagues air d’Hollywood. On assistait à la malédiction de
la starlette ratée. Quant aux acteurs, ils paraissaient s’ennuyer. On aurait
dit que leur zizi était un corps étranger. Il y avait pourtant du fétichisme
intéressant dans ce film : une scène en costume avec des robes de style
Pompadour. Sous les jupons, il y a une petite fente. La structure de ce
vêtement m’a fait comprendre enfin le concept de troussage. Après la représentation, on a fait des agapes
de retrouvailles à l’Embuscade et au Zénob.
Les bars de Trois-Rivières présentent un grand intérêt.
En se levant après cette soirée,
Le soir suivant chez Levasseur
l’ambiance était tordue et lugubre. Maude nous a
pourtant montré un film
érotique qu’elle a fait avec la poétesse Frédérique Marleau et des vidéastes de pointe. On y voit
Frédérique équipée d’un pénis en latex monté sur une ceinture, un strap-on. Dans des beaux jeux d’éclairages, Maude masturbe et suce le strap-on,
puis elle se fait pénétrer. Dans la dernière séquence, on voit Maude qui porte à son tour le phallus synthétique. La scène
sexuelle est montrée deux fois avec des atmosphères différentes. La première
fois, on entend en fond sonore la récitation d’un poème intitulé La femme phallique. Un extrait :
« Dans
la psyché je préside une assemblée d'hommes en érection »
« J’ai
pénétré ma mère en rêve »
La deuxième fois qu’on voit la scène de
sexe, une musique laisse davantage de place à l’érotisme des images.
Contrairement au film de Levasseur, celui de Maude
donnait envie de créer et de baiser. Comme les peintures au musée donnent envie
de dessiner ou d’écrire ou de baiser.

Trois-Rivières a un vieux centre compact avec trois
points de convergence. À l’est, la place devant les Ursulines vaut les plus belles
parties du Vieux Québec et devrait faire taire ceux qui disent que
Trois-Rivières est une ville laide et puante (attitude déplorable des Trifluviens, qui me découragent en me demandant ce que je
peux bien chercher dans leur ville). À l’ouest, le terminus Badeaux
est moins bien, mais il a un bel air de downtown avec
des autobus et des squeegees.
Quant au parc Champlain,
c’est le Centre, avec la cathédrale
l’Assomption sur un de ses côtés.
Pendant que
Les
différentes parties du centre ville de Trois-Rivières sont reliées entre elles
par l’axe de la rue des Forges, belle rue principale avec une belle
ouverture sur le fleuve. Dans une des vitrines, une affiche montrait un
cochon sentant une rose. Il était présenté comme une PorkStar.
Il avait des longs cils et des yeux attendrissants. Je n’ai pas souvent vu des
cochons en vrai dans ma vie, non plus que des moutons ni des ânes. (Malheureusement,
je vois des chiens presque tous les jours.) L’affiche comportait des conseils
qui pouvaient nous concerner,
Je
regrette de ne pas avoir pris une photo de
sud-américain. Elle m’a grondé parce que je lui
parlais encore de l’esti de film à Maude. J’ai baptisé cette scène « le Premier Secrétaire du PC hongrois rappelé à l’ordre par
Moscou ». Mais je dois aimer la compagnie des despotes puisque que
j’en ai fréquenté plusieurs.
Le Ludoplex
La piscine du centre
sportif de l’UQTR est un équipement
spartiate : eau glaciale, corridor à douches automatiques obligatoires
pour se rendre aux bassins, néons qui font la peau verte, béton,
recommandations hygiéniques sur les murs et machines à essorer les costumes de
bain. Exactement ce que je cherchais. En sortant j’étais rafraîchi mais zombi.
Je manquais d’affection. Comment on peut s’ennuyer en vacances? Je pourrais
être en train de laver de la vaisselle ou de torcher des patients ou de faire
des revues de presse enfermé toute la nuit dans un bureau avec des mongols...
Je déprimais donc stupidement quand je suis tombé le nouvel édifice construit
par Loto-Québec dans le parc d’exposition de
Trois-Rivières. Le Ludoplex. Il sert à concentrer des machines à sous
retirées des bars. (Apparemment, les machines à sous sont moins nocives si on
en aligne 300 au même endroit). Le Ludoplex est
attrayant comme un bonbon avec des volumes lisses de toutes les couleurs qu’on
croirait faits en blocs Lego. Le gouvernement s’est forcé pour faire de la
belle architecture parce qu’il est coincé dans ses contradictions. Il fait la
promotion du jeu, si nuisible à la société mais si payant, tout en s’efforçant
de remplir ses missions sociales, qui lui coûtent cher et qui l’obligent à des
revenus élevés. Je voulais photographier le Ludoplex,
mais des jeunes en tenue de canicule ont grandement détourné mon attention.
Quand
on est en vacances en vélo et qu’on est tanné d’un endroit après deux trois
jours, on a l’avantage de pouvoir partir ailleurs.
Contrairement à mon départ de Québec, j’étais en
forme quand je suis parti de Trois-Rivières. D’ailleurs je n’étais pas un vélo,
mais un 747. Récemment
Entre
Trois-Rivières et Montréal, j’avais à nouveau le vent contre moi. Mais en plus
d’être en forme, je constatais combien je préfère l’ouest de la Mauricie à
l’ouest du comté de Portneuf. L’ouest de
À la fin du désert, j’ai entendu le
bruit déprimant des tondeuses à gazon. Les tondeuses à gazon sont des objets
d’aliénation, au service d’un geste inutile, nuisible, bruyant, polluant. Le
gazon tondu est le frère jumeau hideux du tapis gris industriel, maintenu avec
des herbicides et des pesticides au profit des algues bleues. Le gazon de Berthier
doit d’ailleurs être particulièrement toxique, car peu de gens semblent le
traverser jusqu’au village.
Le centre de Berthier est aussi beau
qu’il est déserté. Et délabré. Si j’avais un chalet, ce serait un appartement
au deuxième étage d’un vieil édifice au centre d’un vieux village comme
Berthier, assez proche de Montréal pour pouvoir y aller en vélo, mais assez
loin pour que ça fasse mal aux genoux de m’y rendre. J’irais passer mes
journées au Tusker, le resto bar cool de la place. De
la smart urban
music jouait pendant que je mangeais de la soupe et que je me reposais de
ma traversée du désert. Je bouquinais en espionnant. Les quelques clients
étaient autour du bar. Si j’habitais à Berthier il faudrait que ce soit avec
eux que je me fasse ami. Une fille avec des cheveux courts parlait d’une partie
de ringuette (ou d’un autre sport). La barmaid a dit au gérant qu’une fille
était venue porter un CV. Les employés et les clients se sont entendus pour dire
que cette fille-là avait une mauvaise réputation. Je crois que je ne veux pas
savoir sur quoi porte cette réputation. Le DJ Random
sur l’ordi du tusker a
enchaîné la smart urban music avec du Richard
Desjardins. Probablement pour me faire partir. Richard Desjardins est
responsable de 15% du surplus des suicides dans la province de Québec. Lui et Claude
Dubois. Et Jean-Pierre
Ferland aussi.
Le dernier sourire de Printemps
Pour raccourcir ma dernière étape, j’ai couché chez
Fred dans l’extrême est à Rivière-des-Prairies. On
avait fait un plan compliqué de clef laissée chez le propriétaire. Proprio, qui
pour mal faire était absent quand je suis
atterri. Mais il m’a fallu cinq minutes pour rentrer
dans l’appartement. Cambrioler, ça doit être facile. Printemps, le chat à Fred
m’a accueilli avec des miaulements et des mamours. Un chien n’aurait pas fait
autrement. Il a continué à me faire la fête et à me quêter de la bouffe jusqu’à
temps que Fred arrive. Les chats ont des personnalités individuelles. Printemps
avait 16 ans. Il allait mourir de vieillesse quelques jours plus tard, laissant
Fred bouleversé et en larmes. Fred a vécu la moitié de sa vie avec ce chat, qui
l’a sauvé de ses idées de suicide et qui l’a consolé quand il décrochait de la
drogue chimique. Après l’euthanasie, la tante de Fred a médité. Elle a vu Printemps.
Il s’accrochait encore à son destin de chat. Elle l’a accompagné et l’a laissé
aller vers
Rien ne nous rappelait encore ce soir
là que la mort est dans la vie. Fred nous a parti un film hollywoodien doublé.
Le personnage avait des pouvoirs pour se téléporter.
Sauter de scène constamment grâce à la télépathie paraissait une bonne
proposition narrative, mais le film s’enlisait vite dans une fable endormante
de Bons Jumpers
qui livrent un combat éternel aux Méchants Paladins.
Le film sur la vie de Balzac que Nick
m’a fait voir était beaucoup meilleur. C’était un téléfilm européen coproduit
dans lequel des monstres sacrés du cinéma français jouaient des monstres sacrés
de la littérature française. Jeanne
Moreau jouait une mère de Balzac éblouissante avec ses yeux grands ouverts
sur son âme d’actrice vraie. Depardieu la soutenait bien en Balzac. Fanny
Ardent en Madame
Hanska agace était par contre pénible à entendre minauder, et l’actrice qui
faisait Madame de Berny larmoyait. Elle portait les aspects quétaines de
ce film (avec Depardieu). Le Balzac qui nous était présenté proclamait qu’il
ramassait ses histoires autour de lui, mais qu’il ne décrivait pas ce qu’il
vivait lui-même. Nick a dit : « c’est la technique des
écrivains ». J’ai
dit : « non, c’est la technique de Balzac. » Balzac faisait
le portrait de
Fred est allé se coucher. Je me suis installé avec
mon sac de couchage dans son floridium, à l’abri du
poil de chat, mais sous sa fenêtre de chambre. Quand il bavarde à perdre
haleine en vrai gars solitaire, Fred déteste que je lui dise qu’il s’est piqué
avec une aiguille de gramophone. J’essaie de m’abstenir de commentaires, mais
il n’empêche que je l’ai entendu parler en dormant pendant toute la nuit.
J’ai fait mon dernier segment de route
vers chez moi au soleil levant avec des yeux renouvelés par ma route. J’ai
essayé de m’imaginer une entrée dans Toronto. Comment je sentirais que la ville
est plus grosse que Montréal?
Je mettais à peine les pieds dans mon luxueux
domicile que mon co-loc m’a dit : « Eille, je pars à Sorel. C’est le festival
de la gibelotte. » J’ai
dit « j’y vas, mon bicycle aura pas le temps de refroidir. » J’ai
fait la route par la rive sud. Je voyais de l’autre côté du fleuve les contrées
que j’avais traversés la veille : Repentigny, Lanoraie.
Sur la route 132, il y a un tronçon ultra dangereux après Verchères, avec un
accotement pas pavé alors que les vitesses qui se pratiquent sont des vitesses
d’inconscience ou d’assassinat. Les maisons de mafiosi sur le bord de l’eau y
sont peut-être pour quelque chose.
Sorel
ne ressemble pas au restant de
près du traversier.
D’ailleurs, on dit que Sorel est
À l’occasion du festival, le centre
ville était rempli. Le gens qu’on croisait représentaient l’avenir du
Québec : un pays de têtes grises. On devinait que plusieurs avaient été
des beautés brutales à l’été 1977. Plusieurs femmes avaient d’ailleurs des
beaux restes, alors que les hommes montraient leurs décennies de mauvaises
habitudes. Des policiers en armure déambulaient et souriaient à la foule pour
faire de la prévention et rappeler que les lois s’appliquent à Sorel, malgré ce
que disent les vieilles rumeurs sur les bandes de motards.
La
gibelotte et la beauté du centre de Sorel sont d’intenses réconforts après
l’effort de la route 132. J’ai appris qu’il existait deux
sortes de gibelottes : à la perchaude
et à la barbotte.
La gibelotte à la perchaude est nettement supérieure. C’est parce que la barbotte
goûte la glaise. À notre table, il y avait un ami de mon co-loc
qui ressemblait à un primate, avec une mâchoire plus large que son front. Il
jouait avec son jeune enfant d’une manière qui donnait une idée précise de
comment il doit être quand il baise. Il mangeait des pâtes. Curieusement, les
résidants de
Sorel ne semblent pas tant aimer la gibelotte.
Probablement parce que c’est du poisson. Il est vrai aussi qu’à l’endroit où on
mangeait, le bouillon de la gibelotte goûtait la soupe Campbell.
On a
couché chez le frère de mon co-loc. À dix-neuf ans, ce
frère habite tout seul un grand deuxième étage de maison. Il se préparait à
aller faire le ménage de nuit au bar Cactus.
Comme je me couchais dans son salon, il se préparait du café dans mon ancienne
cafetière. Il se plaignait à ses amis de la nuit qui l’attendait. Je ne sais
pas encore si j’avais affaire à un adolescent libéré qui mène une vie punk dont
j’aurais rêvé, ou s’il est au contraire un adolescent abandonné à Sorel sans
soutien. Il avait en tous cas de la visite cool qui rentrait chez lui sans
s’annoncer comme on fait dans les réserves indiennes.
Mai - Juin 2008
Le nœud marieclaudoïde
Marie-Claude est une fille dont j’ai entendu
parler jadis par de pétillantes amies à mon frère. Les amies étaient déménagées
à Montréal. Marie-Claude était leur colocataire. Mais une querelle était
survenue, et la cohabitation s’était terminée. Feu Madame Belzile
avait baptisé le Grand Schisme la fin de cette cohabitation. Si je me souviens
bien, les torts dans la chicane revenaient à la troisième pétillante
jeune fille, dont le caractère difficile est notoire.
Dans les années suivantes, Vincent me
parlait de sa cousine. J’aimais ses histoires parce que cette cousine est une
russophile de choc. Elle lit les caractères cyrilliques. Des fois elle revenait
d’un stage à Moscou. D’autres fois elle était à
Kiev, dont l’ambiance glauque s’accordait avec son caractère
mélancolique. Or, la cousine de Vincent se prénomme Marie-Claude et elle n’est
autre que l’ancienne colocataire des pétillantes amies de mon frère.
J’ai dû souder les deux Marie-Claude.
La théorie du nœud marieclaudoïde est celle qui rend
le mieux compte de ce phénomène. Un nœud marieclaudoïde
est un point de passage inattendu entre deux réseaux sociaux. C’est grâce aux
nœuds marieclaudoïdes qu’on n’a que six degrés de
séparation avec quiconque. Les nœuds marieclaudoïdes
sont spécialement manifestes dans les petites sociétés comme
Les nouvelles TVA
Il y a quelques mois, j’ai été chez mon
voisin Pascal pour écouter les nouvelles TVA. La température extérieure était
délicieuse, alors il ne fallait pas embêter les
téléspectateurs avec des mauvaises nouvelles. On a eu droit à un policier
héroïque qui a sauvé une petite fille tombée dans une piscine à DDO. Il lui a
fait des manœuvres de réanimation. Mon voisin a dit « Il a mis le taser à la force minimale. » Après l’entrevue,
le journaliste a transmis un message du policier : il insistait pour qu’on
souligne que ce sauvetage avait été un travail d’équipe.
Ce printemps, on était dans la saison
des séries éliminatoires. Avec les Canadiens dedans. Alors
Quant au journal télévisé TVA, il a
tourné son attention pleine de neutralité sur les scandaleuses hausses des prix
de l’essence. Un micro ouvert a permis aux automobilistes d’exprimer leur
frustration de bon peuple pris en otage par les
méchantes multinationales. Gandhi lui-même aurait
soutenu une si noble indignation. À la fin du reportage, on pouvait être
convaincu que ce sont bel et bien les prix de l’essence le problème, et non la
dépendance au pétrole. L’automobile dans les nouvelles TVA est une réalité
objective voulue par les lois de l’évolution. Surtout pas une nuisance.
Mais la nouvelle la plus
importante restait encore la série éliminatoire des Canadiens. Qui
d’ailleurs était l’événement suprême à Montréal. L’emblème du printemps 2008
restera le petit drapeau des Canadiens posé sur les vitres des chars. C’était
la bébelle de l’heure, comme les Garfields
en toutou avec des pattes en ventouses il y a vingt ans, et les faux glaçons de
Noël lumineux du début des années 1990 : une pacotille vendue subitement à
des millions d’exemplaire. La pacotille de ce printemps soulignait