Été 2008

 


Cliquez pour des aventures se passant à :

Berthier

Hawkesbury

Montréal

Ottawa

Québec

Sorel

Trois-Rivières

 

J’ai censuré deux histoires de cet été.

L’une d’entre elles se passait à Longueuil.

 

 

 

 

Cliquez pour des histoires se passant:

À l’hôpital

À la marina

Au musée

Avec des enfants

Avec des films de cul

Avec Balzac

Avec un cochon

Avec un chat

Avec un poisson

Avec Duplessis

Avec la Madame

Avec Fred

Avec Nick

Avec Babasse

Avec ma sœur

Avec mon papa et ma maman


 


 

Août

Aventures en Ontario

Hawkesbury

La perspective d’un pit-stop plate à Hawkesbury m’a retenu un bon mois de partir voir mon frère à Ottawa. Comment j’allais procéder? Pédaler 200km d’une traite pour éviter Hawkesbury? Dormir dans la tente? Coucher dans un motel cher et ennuyeux? Il a fallu qu’Hélène me pousse pour que je finisse par décoller.

Hélène est la barmaid du Yermad. Un mercredi soir, elle m’a demandé où était ma gang. J’ai dit « Je suis tout seul. De ces temps-ci, je boude ». L’avant-veille, j’étais de plus mauvaise humeur encore. Une vieille habituée du Yermad m’a dit que la Madame m’aime. Je me sens agressé quand on me parle d’amour. J’ai répondu à l’habituée non, y a personne qui m’aime. Richard était derrière le bar. Il m’a donné un shooter pour soigner mes problèmes psychologiques. Le shooter ne m’a pas guéri. L’amour est une niaiserie qui sert à enrober les films de cul avec des intrigues insignifiantes.

Le mercredi avant mon départ, j’ai lié conversation avec les autres clients autour du bar. En plus, Yohann est arrivé. J’ai pu raconter mes projets d’Ottawa un grand nombre de fois au fur et à mesure que je buvais des Jameson. Hélène a fini par écrire sur le tableau en haut du bar : « Alain s’en va en Ontario ».

Contrairement à mes précédentes glorieuses campagnes de l’Outaouais, j’ai pédalé cette année par le West Island plutôt que par Oka. J’ai vu l’hôtel de ville de Baie d’Urfé où le frère de Mario avait fait des méfaits à cause de la loi 101 bafouée. Dans ses conditions de remise en liberté, la Cour lui avait interdit l’Ouest à partir du boulevard Saint-Laurent. À Hudson, la rivière des Prairies s’est transformée en Outaouais. Hudson est le troisième cercle du pays des riches Anglais arrogants, après Westmount-TMR et le West Island (suburbia, exurbia).Dans son site bucolique, Hudson passe pour le domaine des châteaux. Mais en fait, il s’agit d’un trailer park, rendu plus vulgaire à cause de l’argent qui permet de développer chaque élément de ce mode de vie : des gros driveways, des gros terrains avec des gogosses décoratives, les mêmes valeurs, les mêmes émissions de TV.

Après Hudson, les excroissances inutiles de Montréal finissent enfin. J’ai passé la frontière ou bout d’un champ. J’étais maintenant dans un pays rural et francophone : l’Est ontarien. C’est là que des maraîchers cultivent les légumes vendus au Byward Market. Quant à Hawkesbury, elle ressemble à La Tuque, une ville industrielle rouillée parmi des beaux vallons boisés. Hawekesbury doit ressembler aussi au Canada profond, au Manitoba ou à la Nouvelle-Écosse, mais avec un dialecte de français qui est encore vivant (où on dit « so », « I guess » et « je manque quelque chose » dans le sens de « I miss something »).

Sur mon porte-bagage, j’avais pris soin de ne pas placer ma tente. J’ai découvert en arrivant que l’ancien motel Holliday est fermé, en voie de devenir un foyer de l’âge d’or. Le seul hébergement restant dans cette non-destination touristique est un Best Western à 100$ la nuit conçu pour les cadres à comptes de dépenses des usines  d’Hawkesbury. Ce qui tombait bien parce que j’avais besoin de confort : je faisais de la fièvre et j’avais mal à la gorge. Mes amygdales sont mes fusibles. Ils s’infectent quand je boude trop.

Au lieu de continuer à remonter l’Outaouais, j’ai passé ma deuxième journée de voyage dans une salle d’attente. Les hôpitaux ontariens sont aussi débordés et inefficaces que ceux du Québec. Hawkesbury fait d’ailleurs sûrement partie des endroits déshérités où les médecins ne s’installent que de force. Mais ces médecins doivent quand même tout contrôler, y compris le diagnostic pour des maladies que des distributrices de pilules pourraient traiter. Des ambulances reléguaient mon cas au plus bas niveau de priorité (me rappeler de ne jamais faire d’amygdalite le jour d’un désastre aérien). J’ai fait un exercice de patience. La TV (RDS en français) jouait en boucle les résultats olympiques de la veille. J’espionnais Hawkesbury dans l’intimité de sa salle des malades. Un petit yo avait l’air de s’accommoder des heures vides sans souffrir. Au début, je pensais qu’il était déficient à cause de son style et de la forme de son menton. Mais il était sans doutes seulement défavorisé. Il avait des yeux éveillés. Je prenais des forces en les regardant. En face de lui, une adolescente trop sexy avec un plâtre était sûrement un cas de services sociaux. Quand j’ai eu ma prescription, mon frère est venu me sauver de l’ennui. Une tempête monstrueuse s’est abattue sur Ottawa pendant qu’on rentrait dans la ville. Grâce à la maladie, je m’abandonnais mieux à la contemplation des édifices mouillés. 

 

Ottawa

Mon frère et sa blonde Judith s’occupent de leurs enfants. Sans s’énerver, ils couchent quatre fois Nathan chaque soir : une fois pour les sorcières, une fois pour les fantômes… Quant à Éléonore, elle pleure au milieu de la nuit parce qu’elle veut planter ses dents aiguisées dans un sein. Mon frère m’a expliqué ce qu’est l’abnégation des parents : remettre ses propres besoins à plus tard. Et plus tard, il faut encore s’occuper des enfants.

Lors de ces visites chez mon frère, j’ai l’occasion de rencontrer des gens normaux : motorisés, propriétaires, suburbains et séparés. Un collègue de mon frère l’a déjà rassuré en lui disant que bientôt ses enfants allaient s’occuper les uns des autres et se laisser mieux garder par le troisième parent (la TV). Au début de cette période, il va falloir toutefois rester vigilant, surtout quand les enfants ne feront pas de bruit. Le collègue a ainsi été mis en alerte par un silence un samedi matin. Ses enfants jouaient dans un garde-robe avec un briquet d’allumage pour le barbecue. L’intérieur du garde-robe était zébrée de petites brûlures, mais les manteaux au- dessus des têtes des enfants ne s’étaient pas encore enflammés. 

Assister à l’émergence de la personnalité des enfants est un plaisir que les mononcles peuvent partager. Au souper, Éléonore est tombée endormie dans son assiette. J’ai surpris le regard malicieux de son frère. Il a une relation mystérieuse avec sa sœur, dont les enjeux échappent à l’intelligence des adultes. Lors d’un précédent voyage, j’étais à Ottawa en compagnie de la Madame. Babasse nous a montré des monuments. On a pris le passage souterrain de la rue Elgin. On était devant la tombe du soldat inconnu. Nathan s’est amusé à sauter dans les flaques d’eau sale. La Madame l’encourageait à éclabousser les passants. Nathan s’est sauvé en courant vers le trafic. Mon frère est parti à sa poursuite. La Madame tenait la poussette. Je lui ai dit : « on la remplit tu? ». J’étais dans un état de manque de sexe créé par la privation d’Internet, ce qui me rendait agace. J’étais grisé aussi par la splendeur du site qu’on avait sous les yeux.   

Le thème culturel de ce voyage-ci a été la guerre. Ottawa est une ville de gouvernement. Qui plus est, de gouvernement avec armée. Au War Museum, une exposition sur l’eugénisme était proposée. L’amélioration hygiénique de la race a été le grand projet des médecins quand on leur a donné du pouvoir. Ils ont organisé la stérilisation puis l’élimination des éléments malsains dans la société. La deuxième guerre mondiale a été un combat entre deux camps eugénistes, des radicaux et des moins radicaux. Si les plus radicaux avaient gagné, il aurait fallu qu’ils finissent par s’auto-gazer, parce qu’ils étaient imparfaits et qu’ils auraient vieilli. Une femme dans le musée se demandait comment le monde ont tu pu croire à ces affaires là. Elle ne lisait et ne regardait rien de toute évidence, car avec son bon sens surdéveloppé, elle ne pouvait que se rallier à la justesse des arguments hygiéniques : les meilleurs se tuent à la tâche alors que les parasites prospèrent et prolifèrent. Le musée des Beaux-Arts proposait un complément à cette exposition : l’art des années 1930, lui aussi fasciné par la biologie et annonciateur du grand massacre.

Le soir, Babasse et moi on écoutait des films thématiques. Le meilleur du lot s’appelait If… Il portait sur le dressage des jeunes dans les collèges anglais. La femme du musée aurait dû voir ce film, elle aurait eu des réponses à ses grandes questions. La stratégie pédagogique de ces collèges consistait à organiser la persécution des nouveaux par les anciens. Les anciens se choisissaient des servants souffre-douleur qui devenaient leurs scums attitrés. Ce système s’appelait le fagging. Il préparait pour l’armée. Le film If… se termine sur une scène dans le style des high schools américains : des jeunes se révoltent, prennent les armes et tirent dans le tas. 

Mon frère s’ennuie parfois à Gatineau. Il fait partie de la cohorte nombreuse des Québécois recrutés pour travailler à Ottawa. Ce phénomène a commencé quand le Canada a choisi de devenir une technocratie rationnelle. Les fonctionnaires québécois ont été requis à cause de leur esprit cartésien. Eux seuls pouvaient concevoir et opérer la machine bureaucratique fédérale. Aujourd’hui, un mandarin important de notre connaissance a pour fonction de retenir ces fonctionnaires et d’en attirer des nouveaux. Mais le gouvernement québécois est jaloux et il fait des misères. Il est ainsi interdit à mon frère de bénéficier de prélèvements à la source pour payer ses impôts provinciaux. Quand Revenu Québec a fait une erreur en lui envoyant sa facture annuelle, Babasse a ainsi été tenu malgré sa bonne foi de payer des intérêts. Il s’est aussi fait réclamer un remboursement d’allocations familiales parce que son nom avait été mal entré dans l’ordinateur par la préposée, si bien qu’on lui contestait la paternité de ses enfants.

Je ne pourrais pas comme mon frère travailler pour le gouvernement fédéral. Tel Natascha Kampusch, je suis tenu séquestré par le Ministère de l’Éducation du Québec, et ce depuis l’âge de cinq ans. Mon incapacité à faire du travail manuel a été diagnostiquée à la maternelle. Plutôt que de me placer en réadaptation, l’école m’a gardé pour servir ses besoins. L’orthographe française m’a été inculquée. J’ai aussi été conditionné à être dépendant d’une institution et rendu inapte à gérer mon argent. Je ne sais pas si Natascha Kampusch se souvient de ce qu’elle faisait le jour où elle a été kidnappée, mais moi je me souviens que la veille de ma première rentrée, je construisais des mégalopoles en blocs Légo.    

 

Juillet

Le retour aux sources

Cet été, mes parents m’ont abandonné. Ils ont loué le Château Huot pour joindre leur bateau à la flottille qui traverse l’océan vers La Rochelle. Ils réalisent un rêve que je n’ai pas réussi ni osé réaliser : celui du Retour en Europe. En plus, ils le font à la voile! Déjà qu’aux Foufs, un recruteur d’une compagnie parisienne de coursiers a débauché plusieurs de mes camarades qui vont aller vivre du vélo à Paris. L’industrie du courrier vélo se développe enfin là-bas, mais les Parisiens sont trop lopettes pour faire la job. Si j’avais vraiment voulu partir, j’aurais pu. À la place, je suis encroûté à Montréal, et à présent je vais être délaissé par mes parents et par mes amis.

Des premiers adieux à mes parents se sont faits à la Saint-Jean, en présence des trois enfants Huot ainsi que d’une sélection de petits-enfants. Au lieu d’embrassades inoubliables, on a eu des frictions ordinaires. Depuis qu’elle est mère, ma sœur est rigide. Elle est la reine de l’excès. Elle impose son organisation. J’ai dit « , je m’assis où je veux. » Mon père a des détecteurs sur son épiderme : il sent la tension et il fait des colères nerveuses. Je vivais dans la terreur de ses colères quand j’étais enfant –colères que je ne manquais cependant pas de provoquer par besoin d’attention. Adolescent, ses colères nerveuses m’inspiraient de la haine, et puis adulte, elles m’insultent et me traumatisent encore. Ça fait partie des choses que j’aurais voulu lui dire avant qu’il parte –en plus des bonnes choses, au cas où on ne devrait jamais se revoir. Mais je crois que mes parents ne voulaient pas des adieux solennels et définitifs où on se dit des choses comme si c’était la dernière fois qu’on se voit.

On s’est quittés près du Vieux-Port. Mon père était attendu par la TV pour se faire interviewer. Ma mère conduisait. Cette fois, je trouvais le stress de mon père pittoresque. Il a dit : « Fonce, ça va faire un flic de moins. » Jamais il n’aurait dit une chose pareille avant son ACV, comme si des neurones d’inhibition s’étaient dégradés. La veille on avait pique-niqué sur le terrain de la marina de Sillery. Je me sentais comme un touriste d’Hochelaga dépaysé parmi cette pelouse de militantes libérales s’échangeant des recettes de marinade. L’une d’entre elles a fait un attouchement à mon père pour le saluer. Pendant un instant il a oublié la maison perdue et l’imminence de la plongée vers l’inconnu.

Chez les descendants des vieilles familles de Québec, on a la certitude d’être à un nœud marieclaudoïde d’au moins une duchesse du carnaval. Argument dont mon frère pourrait se prévaloir pour faire rectifier ses papiers. À l’heure actuelle, selon l’ordinateur du gouvernement, mon frère est né à Kuujjuaq. Mais il devrait être éligible pour une amnistie du 400ième qui consisterait à faire enregistrer Québec comme son lieu de naissance. Un autre élément favorable dans son dossier est son statut récemment confirmé de fonctionnaire, comme caméraman à Radio-Canada (Ottawa). Peu d’ancêtres illustres ont été techniciens. Mais mon frère est affligé d’un défaut d’élocution. Et ses enfants commencent à apprendre un affreux dialecte de l’Outaouais qui va les disqualifier pour l’art oratoire. Ma sœur, elle, a durci du cerveau à cause de chutes à cheval en bas âge. Et quant à moi, pour déchoir, j’ai fait des dettes.    

Je suis revenu de mon premier voyage à Québec avec le cœur gros. Sans parents, il va falloir que j’apprenne à m’occuper de moi et à régler mes problèmes tout seul. Fini aussi, le pied à terre à Québec pour aller me changer les idées de temps en temps. Par contre, je vais pouvoir être plus osé sur mon blogue.

Les adieux moyens n’étaient qu’une répétition. On en a organisé des nouveaux, qui en plus coïncidaient presque avec le 3 juillet 2008, la journée du 400ième anniversaire de Québec. 400 ans. Je ne vivrai qu’une fois dans ma vie un tel anniversaire! D’ailleurs la ville n’a jamais été aussi belle (quel dommage qu’elle continue à s’enfoncer dans l’ennui dépressionniste)… Cette fois, il fallait éviter la mélancolie et les petites chicanes. J’ai mis mon cheval en fer dans l’autobus Orléans-Express. On s’est bien saoulés en famille, on s’est donnés de l’affection sans faire de cérémonie et j’ai rabattu dans la joie le caquet de ma sœur. (Les musulmans sont tenus de régler toutes leurs rancunes s’ils font le hâdj, le pèlerinage à La Mecque.  Je me demande bien comment ils font.) J’ai poursuivi la beuverie chez Éric Couture. Pour faire bonne mesure, j’ai été jouer après ça une petite partie de tourisme sexuel tard dans la nuit. Il fallait profiter de l’occasion : la ville était remplie d’autres touristes à cause du 400ième.

À la fin de la fête, j’ai vaguement dormi dans un coin fétide. Puis j’ai décollé mon vélo vers le chemin du roy. J’avais le vent dans la face. À la marina de Sillery, mes parents devaient être en train d’appareiller. Douze heures de calvaire qu’il m’a fallu pour rejoindre Trois-Rivières, avec des mini siestes à l’ombre d’arbres quand j’étais à bout, et un bain d’eau lourde dans le fleuve en face de Gentilly.

  

Aventures à Trois-Rivières

Le film de Maude

Le secret pour se sentir en vacances, c’est de découcher et d’éviter d’aller nager au stade olympique.

La Madame est venue me rejoindre à Trois-Rivières en allo stop. On est allé voir Levasseur, qui habite maintenant avec Maude dans la ville de la poésie.

Levasseur écoutait un mauvais film de cul. On l’a analysé. Le langage non-verbal des protagonistes contredisait leur langage verbal. Les actrices avaient l’air de souffrir et de se faire abuser. Leur non-jeu faux et stéréotypé avait des vagues air d’Hollywood. On assistait à la malédiction de la starlette ratée. Quant aux acteurs, ils paraissaient s’ennuyer. On aurait dit que leur zizi était un corps étranger. Il y avait pourtant du fétichisme intéressant dans ce film : une scène en costume avec des robes de style Pompadour. Sous les jupons, il y a une petite fente. La structure de ce vêtement m’a fait comprendre enfin le concept de troussage.  Après la représentation, on a fait des agapes de retrouvailles à l’Embuscade et au Zénob. Les bars de Trois-Rivières présentent un grand intérêt.

En se levant après cette soirée, la Madame avait une haleine de lendemain de veille. Elle se demandait quels animaux morts lui pourrissaient dans la bouche. Je lui ai expliqué que ce sont les gros mots qu’elle dit qui expliquent la mauvaise haleine. D’ailleurs Maude et Levasseur aussi devaient avoir mauvaise haleine, parce qu’ils nous ont raconté une menterie. 

Le soir suivant chez Levasseur l’ambiance était tordue et lugubre. Maude nous a pourtant montré un film érotique qu’elle a fait avec la poétesse Frédérique Marleau et des vidéastes de pointe. On y voit Frédérique équipée d’un pénis en latex monté sur une ceinture, un strap-on. Dans des beaux jeux d’éclairages, Maude masturbe et suce le strap-on, puis elle se fait pénétrer. Dans la dernière séquence, on voit Maude qui porte à son tour le phallus synthétique. La scène sexuelle est montrée deux fois avec des atmosphères différentes. La première fois, on entend en fond sonore la récitation d’un poème intitulé La femme phallique. Un extrait :

« Dans la psyché je préside une assemblée d'hommes en érection »

« J’ai pénétré ma mère en rêve »

La deuxième fois qu’on voit la scène de sexe, une musique laisse davantage de place à l’érotisme des images. Contrairement au film de Levasseur, celui de Maude donnait envie de créer et de baiser. Comme les peintures au musée donnent envie de dessiner ou d’écrire ou de baiser.

 

Le cochon et la fourmi

Trois-Rivières a un vieux centre compact avec trois points de convergence. À l’est, la place devant les Ursulines vaut les plus belles parties du Vieux Québec et devrait faire taire ceux qui disent que Trois-Rivières est une ville laide et puante (attitude déplorable des Trifluviens, qui me découragent en me demandant ce que je peux bien chercher dans leur ville). À l’ouest, le terminus Badeaux est moins bien, mais il a un bel air de downtown avec des autobus et des squeegees. Quant au parc Champlain, c’est le Centre, avec la cathédrale l’Assomption sur un de ses côtés. La Madame a proposé de visiter cette cathédrale. Elle a trouvé le sacristain et lui a fait allumer un lampion en mémoire de sa mère. De son vivant, sa mère aimait les lampions. Quant la Madame faisait brûler des lampions chers à 50 pesos au Mexique, les autres fidèles la regardaient comme une femme qui négocie quelque chose d’important avec l’au-delà. Je crois qu’il n’y a pas de loterie au Mexique. Ma mère à moi n’aimerait pas que je fasse brûler des lampions pour elle. Elle a une aversion janséniste pour les rituels. Sobriété et tempérance émotive. Ma grand-mère a eu des funérailles standard, mais pas un monument en pierre, seulement un segment consacré du sentier trans-canadien (que les dieux m’épargnent d’être associé mort ou vivant à cet insignifiant projet).

Pendant que la Madame s’occupait avec son lampion, j’ai feuilleté un livre de pensées pieuses (il était écrit un mot sur la couverture que j’ai d’abord confondu avec dictionnaire, ce devait être lectionnaire).  Je me suis dit que j’y trouverais peut-être des nourritures. Quelques pages étaient consacrées à l’amitié et annonçaient bien (je ne lis pas ça par hasard, je me suis dit). Puis dans d’autres pages, le lectionnaire assénait la chasteté à ses lecteurs. Voilà que la religion me montrait déjà son visage de haine. Un feuillet paroissial à côté du lectionnaire était illustré de photos de toutes les églises dépendant de la cathédrale. La plupart étaient barrées d’un bandeau qui disait fermée. J’ai pensé : bien fait pour toi, Église fermée.

            Les différentes parties du centre ville de Trois-Rivières sont reliées entre elles par l’axe de la rue des Forges, belle rue principale avec une belle ouverture sur le fleuve. Dans une des vitrines, une affiche montrait un cochon sentant une rose. Il était présenté comme une PorkStar. Il avait des longs cils et des yeux attendrissants. Je n’ai pas souvent vu des cochons en vrai dans ma vie, non plus que des moutons ni des ânes. (Malheureusement, je vois des chiens presque tous les jours.) L’affiche comportait des conseils qui pouvaient nous concerner, la Madame et moi : être moins grognon, laisser chez soi sa tête de cochon. Le cochon nous a inspiré. La Madame m’a parlé d’un champignon qui s’empare des organismes des fourmis quand elles le mangent. Les fourmis atteintes sont parquées dans un enclos psychiatrique, prévu dans la remarquable organisation urbaine-sociale des fourmis. Après une période de démence, le champignon achève de consommer le cerveau de la fourmi et sort par ses yeux.

            Je regrette de ne pas avoir pris une photo de la Madame devant la statue de Duplessis. Du haut de son socle trifluvien, Duplessis a un air plus résolument tyrannique que sur son autre statue devant le parlement à Québec (Yohann appelle Duplessis le tyranneau de bergerie). La Madame sous ma mauvaise influence est devenue plus impatiente et elle émet des jugements tranchés dignes d’un général sud-américain. Elle m’a grondé parce que je lui parlais encore de l’esti de film à Maude. J’ai baptisé cette scène « le Premier Secrétaire du PC hongrois rappelé à l’ordre par Moscou ». Mais je dois aimer la compagnie des despotes puisque que j’en ai fréquenté plusieurs. 

La Madame et moi, on a lu le Nouvelliste dans un café. Il y était question d’un couple qui s’est perdu 48 heures dans le parc de la Mauricie.  D’après le journaliste, ce couple était réduit à manger des vers de terre. Mais les photos donnaient plutôt l’impression d’un gars et d’une fille qui revenaient d’un méchant trip de cul. 

             

Le Ludoplex

La piscine du centre sportif de l’UQTR est un équipement spartiate : eau glaciale, corridor à douches automatiques obligatoires pour se rendre aux bassins, néons qui font la peau verte, béton, recommandations hygiéniques sur les murs et machines à essorer les costumes de bain. Exactement ce que je cherchais. En sortant j’étais rafraîchi mais zombi. Je manquais d’affection. Comment on peut s’ennuyer en vacances? Je pourrais être en train de laver de la vaisselle ou de torcher des patients ou de faire des revues de presse enfermé toute la nuit dans un bureau avec des mongols... Je déprimais donc stupidement quand je suis tombé le nouvel édifice construit par Loto-Québec dans le parc d’exposition de Trois-Rivières. Le Ludoplex. Il sert à concentrer des machines à sous retirées des bars. (Apparemment, les machines à sous sont moins nocives si on en aligne 300 au même endroit). Le Ludoplex est attrayant comme un bonbon avec des volumes lisses de toutes les couleurs qu’on croirait faits en blocs Lego. Le gouvernement s’est forcé pour faire de la belle architecture parce qu’il est coincé dans ses contradictions. Il fait la promotion du jeu, si nuisible à la société mais si payant, tout en s’efforçant de remplir ses missions sociales, qui lui coûtent cher et qui l’obligent à des revenus élevés. Je voulais photographier le Ludoplex, mais des jeunes en tenue de canicule ont grandement détourné mon attention.

            Quand on est en vacances en vélo et qu’on est tanné d’un endroit après deux trois jours, on a l’avantage de pouvoir partir ailleurs. 

 

Pit stop à Berthier

Contrairement à mon départ de Québec, j’étais en forme quand je suis parti de Trois-Rivières. D’ailleurs je n’étais pas un vélo, mais un 747. Récemment la Madame m’a texté de venir la rejoindre, elle travaillait à l’Île (Sainte-Hélène). J’ai répondu : « Ok, t’es à Lille! » et je suis allé la rejoindre en TGV. C’est à la gare Lille-Europe que les trains Thalys qui font Paris-Bruxelles bifurquent des trains Eurostar qui font Paris-Londres. Sur le tronçon Paris-Lille, il passe une rame aux quatre minutes. Deux fois la fréquence du métro sur la ligne orange, mais à 250 km/h. Ils l’ont l’affaire, les Français. C’est d’ailleurs des Français que les Allemands ont appris leur efficacité. Comme les Japonais adoptant la civilisation confucéenne ou la technocratie, les Allemands ont bien entendu surpassé leur modèle. Mais des progrès pourraient remettre la France à l’avant-garde en la débarrassant de ses traditions rétrogrades. On pourrait souhaiter par exemple que des entreprises chinoises mettent en marché du vin fait à partir de poudres synthétiques et que ce vin balaie le marché à l’échelle mondiale.

            Entre Trois-Rivières et Montréal, j’avais à nouveau le vent contre moi. Mais en plus d’être en forme, je constatais combien je préfère l’ouest de la Mauricie à l’ouest du comté de Portneuf. L’ouest de la Mauricie est une plaine ouverte assez peuplée, alors que Portneuf est beaucoup trop boisé pour mon goût. Pourtant, la Mauricie s’achève par le terrible désert de Berthier : 25 km de route monotone entre Louiseville et Berthier, sans village, exposée aux vents, parmi des hectares de blé d’Inde.

À la fin du désert, j’ai entendu le bruit déprimant des tondeuses à gazon. Les tondeuses à gazon sont des objets d’aliénation, au service d’un geste inutile, nuisible, bruyant, polluant. Le gazon tondu est le frère jumeau hideux du tapis gris industriel, maintenu avec des herbicides et des pesticides au profit des algues bleues. Le gazon de Berthier doit d’ailleurs être particulièrement toxique, car peu de gens semblent le traverser jusqu’au village.

Le centre de Berthier est aussi beau qu’il est déserté. Et délabré. Si j’avais un chalet, ce serait un appartement au deuxième étage d’un vieil édifice au centre d’un vieux village comme Berthier, assez proche de Montréal pour pouvoir y aller en vélo, mais assez loin pour que ça fasse mal aux genoux de m’y rendre. J’irais passer mes journées au Tusker, le resto bar cool de la place. De la smart urban music jouait pendant que je mangeais de la soupe et que je me reposais de ma traversée du désert. Je bouquinais en espionnant. Les quelques clients étaient autour du bar. Si j’habitais à Berthier il faudrait que ce soit avec eux que je me fasse ami. Une fille avec des cheveux courts parlait d’une partie de ringuette (ou d’un autre sport). La barmaid a dit au gérant qu’une fille était venue porter un CV. Les employés et les clients se sont entendus pour dire que cette fille-là avait une mauvaise réputation. Je crois que je ne veux pas savoir sur quoi porte cette réputation. Le DJ Random sur l’ordi du tusker a enchaîné la smart urban music avec du Richard Desjardins. Probablement pour me faire partir. Richard Desjardins est responsable de 15% du surplus des suicides dans la province de Québec. Lui et Claude Dubois. Et Jean-Pierre Ferland aussi.

 

Le dernier sourire de Printemps

Pour raccourcir ma dernière étape, j’ai couché chez Fred dans l’extrême est à Rivière-des-Prairies. On avait fait un plan compliqué de clef laissée chez le propriétaire. Proprio, qui pour mal faire était absent quand je suis atterri. Mais il m’a fallu cinq minutes pour rentrer dans l’appartement. Cambrioler, ça doit être facile. Printemps, le chat à Fred m’a accueilli avec des miaulements et des mamours. Un chien n’aurait pas fait autrement. Il a continué à me faire la fête et à me quêter de la bouffe jusqu’à temps que Fred arrive. Les chats ont des personnalités individuelles. Printemps avait 16 ans. Il allait mourir de vieillesse quelques jours plus tard, laissant Fred bouleversé et en larmes. Fred a vécu la moitié de sa vie avec ce chat, qui l’a sauvé de ses idées de suicide et qui l’a consolé quand il décrochait de la drogue chimique. Après l’euthanasie, la tante de Fred a médité. Elle a vu Printemps. Il s’accrochait encore à son destin de chat. Elle l’a accompagné et l’a laissé aller vers la Lumière. Printemps a souri. Il restait dans un entre-deux parce que Fred n’avait pas pu lui dire adieu. La nuit où sa tante méditait, Fred a rêvé. Lui aussi a vu son chat qui souriait.

Rien ne nous rappelait encore ce soir là que la mort est dans la vie. Fred nous a parti un film hollywoodien doublé. Le personnage avait des pouvoirs pour se téléporter. Sauter de scène constamment grâce à la télépathie paraissait une bonne proposition narrative, mais le film s’enlisait vite dans une fable endormante de Bons Jumpers qui livrent un combat éternel aux Méchants Paladins.

Le film sur la vie de Balzac que Nick m’a fait voir était beaucoup meilleur. C’était un téléfilm européen coproduit dans lequel des monstres sacrés du cinéma français jouaient des monstres sacrés de la littérature française. Jeanne Moreau jouait une mère de Balzac éblouissante avec ses yeux grands ouverts sur son âme d’actrice vraie. Depardieu la soutenait bien en Balzac. Fanny Ardent en Madame Hanska agace était par contre pénible à entendre minauder, et l’actrice qui faisait Madame de Berny larmoyait. Elle portait les aspects quétaines de ce film (avec Depardieu). Le Balzac qui nous était présenté proclamait qu’il ramassait ses histoires autour de lui, mais qu’il ne décrivait pas ce qu’il vivait lui-même. Nick a dit : « c’est la technique des écrivains ».  J’ai dit : « non, c’est la technique de Balzac. » Balzac faisait le portrait de la France sous le roi Louis-Philippe : une société prospère et mesquine qui se souvenait beaucoup de la Révolution et des guerres napoléoniennes, comme on se souvient beaucoup aujourd’hui du traumatisme de la deuxième guerre mondiale. À l’époque de Balzac, les écrivains avaient le temps de raconter tous les détails de leurs histoires, et leurs lecteurs avaient le temps de tout lire ces détails. Dans les scènes de rue, on s’imaginait nos confrères qui s’exileront bientôt à Paris. « Imagines tu Floyd en arrière de la calèche là. » « Ça va tu être drôle rien qu’un peu l’accent que Steve va pogner si y parle à des marquises françaises de même en leur livrant des lettres. » On a aussi pris des gageures : « Y partiront pas. » Nick lui a déjà décidé de na pas partir parce que Paris risquerait d’être trop dur pour sa santé.

Fred est allé se coucher. Je me suis installé avec mon sac de couchage dans son floridium, à l’abri du poil de chat, mais sous sa fenêtre de chambre. Quand il bavarde à perdre haleine en vrai gars solitaire, Fred déteste que je lui dise qu’il s’est piqué avec une aiguille de gramophone. J’essaie de m’abstenir de commentaires, mais il n’empêche que je l’ai entendu parler en dormant pendant toute la nuit.

J’ai fait mon dernier segment de route vers chez moi au soleil levant avec des yeux renouvelés par ma route. J’ai essayé de m’imaginer une entrée dans Toronto. Comment je sentirais que la ville est plus grosse que Montréal?

 

Sorel

Je mettais à peine les pieds dans mon luxueux domicile que mon co-loc m’a dit : « Eille, je pars à Sorel. C’est le festival de la gibelotte. » J’ai dit « j’y vas, mon bicycle aura pas le temps de refroidir. » J’ai fait la route par la rive sud. Je voyais de l’autre côté du fleuve les contrées que j’avais traversés la veille : Repentigny, Lanoraie. Sur la route 132, il y a un tronçon ultra dangereux après Verchères, avec un accotement pas pavé alors que les vitesses qui se pratiquent sont des vitesses d’inconscience ou d’assassinat. Les maisons de mafiosi sur le bord de l’eau y sont peut-être pour quelque chose.

            Sorel ne ressemble pas au restant de la Montérégie. C’est une ville industrielle hérissée de cheminées et de machines, avec une grande concentration de petites maisons ouvrières comme on en voit au Lac Saint-Jean. Le Carré royal au centre ville est bâti autour d’une église protestante qui dégage du froid tellement elle est austère. L’embouchure du Richelieu et le fleuve donnent de surcroît une ambiance maritime à Sorel, surtout  près du traversier. D’ailleurs, on dit que Sorel est la Gaspésie de la rive sud. Mais ce n’est pas à l’eau qu’on pense alors, c’est au chômage.

À l’occasion du festival, le centre ville était rempli. Le gens qu’on croisait représentaient l’avenir du Québec : un pays de têtes grises. On devinait que plusieurs avaient été des beautés brutales à l’été 1977. Plusieurs femmes avaient d’ailleurs des beaux restes, alors que les hommes montraient leurs décennies de mauvaises habitudes. Des policiers en armure déambulaient et souriaient à la foule pour faire de la prévention et rappeler que les lois s’appliquent à Sorel, malgré ce que disent les vieilles rumeurs sur les bandes de motards.  

            La gibelotte et la beauté du centre de Sorel sont d’intenses réconforts après l’effort de la route 132. J’ai appris qu’il existait deux sortes de gibelottes : à la perchaude et à la barbotte. La gibelotte à la perchaude est nettement supérieure. C’est parce que la barbotte goûte la glaise. À notre table, il y avait un ami de mon co-loc qui ressemblait à un primate, avec une mâchoire plus large que son front. Il jouait avec son jeune enfant d’une manière qui donnait une idée précise de comment il doit être quand il baise. Il mangeait des pâtes. Curieusement, les résidants de Sorel ne semblent pas tant aimer la gibelotte. Probablement parce que c’est du poisson. Il est vrai aussi qu’à l’endroit où on mangeait, le bouillon de la gibelotte goûtait la soupe Campbell.

            On a couché chez le frère de mon co-loc. À dix-neuf ans, ce frère habite tout seul un grand deuxième étage de maison. Il se préparait à aller faire le ménage de nuit au bar Cactus. Comme je me couchais dans son salon, il se préparait du café dans mon ancienne cafetière. Il se plaignait à ses amis de la nuit qui l’attendait. Je ne sais pas encore si j’avais affaire à un adolescent libéré qui mène une vie punk dont j’aurais rêvé, ou s’il est au contraire un adolescent abandonné à Sorel sans soutien. Il avait en tous cas de la visite cool qui rentrait chez lui sans s’annoncer comme on fait dans les réserves indiennes.

 

Mai - Juin 2008

Le nœud marieclaudoïde

 Marie-Claude est une fille dont j’ai entendu parler jadis par de pétillantes amies à mon frère. Les amies étaient déménagées à Montréal. Marie-Claude était leur colocataire. Mais une querelle était survenue, et la cohabitation s’était terminée. Feu Madame Belzile avait baptisé le Grand Schisme la fin de cette cohabitation. Si je me souviens bien, les torts dans la chicane revenaient à la troisième pétillante jeune fille, dont le caractère difficile est notoire.

Dans les années suivantes, Vincent me parlait de sa cousine. J’aimais ses histoires parce que cette cousine est une russophile de choc. Elle lit les caractères cyrilliques. Des fois elle revenait d’un stage à Moscou. D’autres fois elle était à  Kiev, dont l’ambiance glauque s’accordait avec son caractère mélancolique. Or, la cousine de Vincent se prénomme Marie-Claude et elle n’est autre que l’ancienne colocataire des pétillantes amies de mon frère.

J’ai dû souder les deux Marie-Claude. La théorie du nœud marieclaudoïde est celle qui rend le mieux compte de ce phénomène. Un nœud marieclaudoïde est un point de passage inattendu entre deux réseaux sociaux. C’est grâce aux nœuds marieclaudoïdes qu’on n’a que six degrés de séparation avec quiconque. Les nœuds marieclaudoïdes sont spécialement manifestes dans les petites sociétés comme la Slovénie, l’Islande ou le Québec. Les sociétés insulaires ou les communautés linguistiques comptant moins de 10 millions de locuteurs sont à considérer comme des groupes humains à haute densité marieclaudoïde.

 

Les nouvelles TVA

Il y a quelques mois, j’ai été chez mon voisin Pascal pour écouter les nouvelles TVA. La température extérieure était délicieuse, alors il ne fallait pas embêter les téléspectateurs avec des mauvaises nouvelles. On a eu droit à un policier héroïque qui a sauvé une petite fille tombée dans une piscine à DDO. Il lui a fait des manœuvres de réanimation. Mon voisin a dit « Il a mis le taser à la force minimale. » Après l’entrevue, le journaliste a transmis un message du policier : il insistait pour qu’on souligne que ce sauvetage avait été un travail d’équipe.

Ce printemps, on était dans la saison des séries éliminatoires. Avec les Canadiens dedans. Alors la TV jouait partout dans les bars et les cafés. (Encore plus de pub pour envahir l’espace public.) J’ai entendu les nouvelles de TVA à la brasserie Au coin du métro. La partie des Canadiens commençait à 20 heures, mais la TV nous cassait déjà les oreilles alors que Fred et moi on essayait de souper. Il y avait cette fois un reportage sur des CL-415 éteignant un feu de broussaille aux pieds de lignes d’électricité. Les valeureux pilotes ont répondu à quelques questions. C’est un classique du show ça, les entrevues avec des valeureux quelque chose. Des soft news, que ça s’appelle. Les images étaient belles : les gros pylônes, le CL-415 qui descend, qui lâche son nuage. C’est le son qui est débilitant à la TV. Une boursouflure de langage qui annule la vérité visuelle. Comme le parfum, qui séduit en criant au nez un mensonge. Chez mon voisin, on a déjà regardé un soap : des aryens supérieurs y vivaient des drames. La fausseté de ce show-là n’était pas seulement dans le son : elle était aussi dans le jeu des acteurs. Un jeu semblable à celui des mauvais films de cul, empiré par l’atroce doublage.   

Quant au journal télévisé TVA, il a tourné son attention pleine de neutralité sur les scandaleuses hausses des prix de l’essence. Un micro ouvert a permis aux automobilistes d’exprimer leur frustration de bon peuple pris en otage par les méchantes multinationales. Gandhi lui-même aurait soutenu une si noble indignation. À la fin du reportage, on pouvait être convaincu que ce sont bel et bien les prix de l’essence le problème, et non la dépendance au pétrole. L’automobile dans les nouvelles TVA est une réalité objective voulue par les lois de l’évolution. Surtout pas une nuisance.

Mais la nouvelle la plus importante restait encore la série éliminatoire des Canadiens. Qui d’ailleurs était l’événement suprême à Montréal. L’emblème du printemps 2008 restera le petit drapeau des Canadiens posé sur les vitres des chars. C’était la bébelle de l’heure, comme les Garfields en toutou avec des pattes en ventouses il y a vingt ans, et les faux glaçons de Noël lumineux du début des années 1990 : une pacotille vendue subitement à des millions d’exemplaire. La pacotille de ce printemps soulignait la Ferveur, le grand rassemblement pour une cause commune, jetée ensuite parmi les 20 tonnes de vidanges quotidiennes le lendemain de l’élimination.  

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